Tylo entre skate engagé et approche créative

Interview réalisé en 2023 pour notre ancien mag Sundai <3
Introduction de Gabin Depaeuw / Photos de @Messy_gart. 
 
La première fois que j’ai rencontré Tylo, c’était à la Halloween Jam de la B(ee)R. Je m’amusais à tenter des hippie jumps bien débiles sur les six marches du Palais de Justice, quand, soudain, un gars surgit de nulle part et balance le plus gros flip back que j’aie jamais vu ! Il se foire, se relève avec un immense sourire, puis repart de plus en plus loin pour le plaquer jusqu’au bout du spot, bien au-delà des marches. Ma première impression de Tylo ? Je me suis dit que c’était un fou furieux ! Puis, au fil du temps, j’ai découvert un pote en or, tout pipou, avec un esprit créatif sans limites. J’adore confronter mes idées aux siennes. Quand je lui ai proposé de droper un tronc d’arbre (voir la photo dans le premier numéro), il a accepté sans hésiter. Ce qui me régale chez lui, c’est qu’il fonce et qu’il apporte toujours sa touche unique à ma vision. On teste, on explore, on expérimente. 

Je ne t’ai pas vu au Contest de Bagnols-sur-Cèze cette année ? C’est lors de cet event en 2023 que je t’avais découvert. 

Ce fameux gap m’a un peu fait connaître dans le sud. Je n’étais pas là cette année, car des amis organisaient un événement le même jour. J’attendais ça depuis un moment, alors j’ai choisi d’y aller avec eux. 

T’as un skate très instinctif, créatif, mais tu fais aussi pas mal de gaps. D’où vient cette dualité dans ton skate ? 

J’ai commencé le skate avec l’idée de me dépenser à fond. J’avais besoin de relâcher la pression, alors je skatais de gros gaps et me jetais en l’air en faisant un peu n’importe quoi. Souvent de la tirette à la con. Dès que je voyais un mur ou un toit, j’avais envie de le taper. Mes trois premières années de skate, c’était ça. 

La créativité est venue avec le temps. En arrivant à Montpellier, j’ai rencontré Alexis Greusard et Jérôme Beroizin, un duo qui ne manque pas d’imagination ! Ils m’ont toujours poussé à voir ce qu’on ne voit pas. J’aime cette idée de réfléchir intensément sur des tricks et de chercher quelque chose d’original. C’est un vrai plaisir de se creuser la tête. En session, mon côté instinctif se nourrit souvent de la connerie : je me demande quelle connerie je pourrais tenter sur ce spot, en mode « Celle-là, faut la taper, sinon, elle ne se fera pas taper. » 

Nose blunt tirette drop in

Comment se déroule ton processus de réflexion ? 

C’est là que ma dualité se manifeste : parfois, c’est instinctif et je trouve directement le trick parfait, mais, d’autres fois, face à un spot un peu fort pour moi, je passe 30 minutes, voire une heure, à essayer plusieurs tricks, jusqu’à ce que le bon s’impose naturellement. D’autres fois, c’est le filmeur qui trouve la bonne idée adaptée au spot. 

Est-ce que tu as une série de tricks que tu fais avant un gros trick ? 

En gap, j’ai toujours mon rituel. Je débute par une tirette. Si je ne le mets pas first try, ça veut dire que le spot est un peu chaud. Après la tirette, je fais ollie, melon et ensuite flip. Si je n’ai pas ces 4 tricks, c’est compliqué de me lancer sur un plus gros trick. 

Ensuite, je lance des tricks. Il peut s’agir de n’importe quoi comme trick, il peut s’agir d’un nollie lazer comme d’un inward, un flip back ou autre et, ensuite, j’affine. 

Ça me rappelle la photo de Gabin, avec la séquence où je fais un 360 tirette au départ. Avant ce trick, je voulais tenter un bigspin flip suivi d’un drop en switch. Je m’étais mis une déter depuis une semaine, mais, une fois sur place, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Le spot était costaud, mais je me suis quand même lancé. J’ai charbonné trente minutes sur un bigspin flip sans jamais réussir à le rentrer ; je replaquais et finissais dans les marches. Après une heure, j’ai dit à Gabin : « On n’a pas charbonné une heure pour rien, alors autant tenter quelque chose. » J’ai donc essayé un fakie ollie. Toutes les stances en fakie me rassurent, car j’ai plus de facilité à les faire en gap. Puis, j’ai terminé par une tirette. Je fais ce trick quand la peur commence à venir, j’ai besoin de saisir ma board pour me rassurer. 

Dans le sud, t’es devenu un exemple du « commit ». Les gars de B(ee)R, quand ils doivent skater des spots engagés, m’ont dit qu’ils pensaient à toi. 

C’est ce que Loubar me disait aussi la dernière fois. Il m’avait fait trop rire. Il dit « Avant que je skate un gros truc, je pense « Il faut que je prenne le mindfuck à Tylo » ». Ça doit venir des Best Tricks que B(ee)R organisait à Montpellier. C’était souvent du first try ou parfois démesuré par rapport à ce que je faisais d’habitude. Ça doit venir de là mon image de gars impulsif qui se jette sur des trucs à la con. 

D’où vient cette envie de skater des spots engagés ? 

Depuis tout petit, j’aime grimper un peu partout, sauter et faire des conneries. Malgré de nombreuses blessures, j’ai toujours gardé cette fougue qui me pousse à continuer. Avec le temps, toutefois, la peur s’installe peu à peu, surtout après de sévères chutes sur la tête. 

360 backside tirette drop in

J’ai entendu dire que tu avais eu plusieurs traumas crâniens. 

J’en ai fait sept (ou peut-être plus), dont certains sont survenus hors du skate. 

Hors du skate ? 

Lors de ces expériences un peu folles qu’on fait quand on est jeune, avec un peu d’alcool dans le sang, j’en ai eu quelques-uns en roller, car j’ai traversé une période où j’en faisais beaucoup. Mon père était gardien de hockey sur roller et je faisais partie de l’équipe. À cause de ma petite taille, je prenais pas mal de tampons, ce qui m’a sans doute habitué à encaisser les coups. Je me souviens aussi d’un jour où j’ai tenté un front flip en roller ; j’ai pris un KO direct. 

Et en skate, ton plus gros trauma crânien ? 

Juste avant le FISE, on est allé à un drop d’Antigone à Montpellier. Il y a un petit muret duquel tu peux droper. Il est fait de briques espacées. J’ai calé mon tail sur une brique et, quand j’ai dropé, la board est restée coincée et je suis passé à l’avant. On m’a raconté que j’ai commencé à baver, à trembler dans tous les sens, les yeux révulsés. Je me suis réveillé à l’hôpital. Le lendemain, malgré ma minerve, j’étais sur ma board pour assister au FISE. J’avais une envie folle de skater. 

Ça ne t’a pas freiné de skater des spots engagés ? 

Pas vraiment, mais, il y a cinq ans, j’ai sauté d’un étage. 

Pourquoi tu as sauté d’un étage ? 

J’étais chez un pote. On faisait la fête et, comme souvent, je m’amusais à faire un saut de chat (un mouvement de parkour qui consiste à sauter par-dessus un obstacle) par-dessus la rambarde de sa mezzanine. En tentant le saut, j’ai basculé un peu trop en arrière et je suis venu taper l’angle d’une cheminée avec mon crâne : KO direct. Résultat : direction la réanimation. À mon réveil, ma mère et ma sœur étaient en larmes devant moi. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que, si je devais prendre des risques, ce serait uniquement dans le cadre du skate. Et je n’ai aucune intention de ralentir. Depuis mes 15 ans, je rêve d’être aussi engagé que Milton Martinez. 

Fs boardslide

Quelles sont tes inspirations ? 

Les parts qui m’inspirent encore aujourd’hui sont Cheese & Crackers avec Daewon et Chris Haslam et Tea & Biscuits avec Jordan Thackeray et Alex Hallford. J’adore Alex. Sa manière de skater est tout simplement magnifique. Evan Smith m’a aussi beaucoup influencé pendant un temps, après que je l’ai découvert grâce au King of the Road. J’ai regardé cette série au moins trois fois et elle a véritablement structuré ma vision du skate. Elle m’a fait comprendre que, avant tout, le skate est une histoire de copains réunis autour d’une passion, simplement pour s’amuser. 

Gabin me disait aussi qu’il y avait une dualité en toi thrash/mignon. Dans quel sens tu es trash ou mignon, voire les deux ? 

Beaucoup de potes me disent la même chose. Pour ma part, c’est compliqué d’avoir un avis objectif sur moi-même. J’ai peut-être une manière de parler assez directe, mais, en parallèle, je montre une certaine sensibilité dans mes interactions avec les autres. Ma mère m’a toujours appris à accueillir tout le monde avec bienveillance, quelle que soit la personne. Ces deux facettes font partie de ma personnalité, mais, au fond, j’ai simplement l’impression d’être moi-même. 

C’est vrai que tu as des petites phrases que tu te répètes pour te motiver ? 

[Rires] Depuis environ un an, j’ai pris l’habitude de crier avant mes tricks, parce qu’avec l’âge, la peur commence à s’installer. Ce rituel m’aide à me relâcher avant de me lancer. Il y a une phrase que je crie souvent : « No pression, no depression », même si elle ne veut pas dire grand-chose. Elle vient d’un pote, « Sianure », un vrai punk qui boit pas mal de bières et skate incroyablement bien. Parfois, je crie aussi « Don’t touch my fucking world ». Ces phrases m’aident à me concentrer, à faire le vide dans ma tête. Mes potes skateurs trouvent ça drôle, mais ça a tendance à effrayer les passants. 

50-50 drop in

Tu as d’autres rituels ? 

J’ai une obsession du nose bump. C’est pour cela qu’il y a en a un dans les photos. Je cherche constamment à taper ce trick, que ce soit lors d’un Best Trick, d’un contest, ou qu’on aille sur une plaza street. Je vais trouver le nose bump à taper. J’adore la sensation de ce trick. 

Comment c’est de skater dans le sud ? 

La météo à Montpellier est idéale : il pleut seulement 30 jours par an et l’hiver est particulièrement agréable. Contrairement à Marseille ou aux villes côtières, il n’y a pas le vent de la mer, ce qui rend les sessions encore plus plaisantes. Mais, skater à Montpellier a ses particularités. Il n’y a plus vraiment de street plazas et, depuis la fin du COVID, les spots comme Albert ou la Grille voient de moins en moins de monde se rassembler. Aujourd’hui, ce sont principalement les événements qui réunissent les skateurs. En dehors de ça, les crews préfèrent rouler dans leur coin sur des spots qui leur correspondent. Avec mon crew, par exemple, on privilégie les terrains en terre ou même un simple bout de parking. 

Est-ce que c’est plus difficile de se faire remarquer par des marques dans le sud ? 

Certainement, mais tout dépend de ce que tu veux accomplir avec ton skate. Si tu as envie de te mettre en avant, c’est possible, mais cela dépend aussi de ta volonté. Il y a forcément des villes comme Lyon, Bordeaux ou Paris où l’activité skate est beaucoup plus développée, ce qui te permettra de rencontrer davantage de monde, de créer des connexions et d’évoluer plus rapidement. Mais, si ton objectif est de construire quelque chose par toi-même, tu peux rester dans le sud et essayer de te forger un nom par tes propres moyens. Il n’y a plus d’excuse avec les réseaux ! 

Comment tu t’es connecté avec Bisous ? 

Après le contest de Bagnols-sur-Cèze en 2023, un pote a parlé de moi à Théo, co-fondateur de Bisous. Peu de temps après, j’ai reçu un message de « Med Dogz » m’invitant à passer au shop Bisous. Une fois sur place, Théo m’a proposé de rejoindre la team. 

C’est cool d’aider à faire monter une marque qui vient de Montpellier. Je ressens la passion de Théo pour le skate. 

On m’a dit que tu te donnais 10 ans pour réussir dans le skate. Sinon, est-ce que c’est vrai que tu envisages de te reconvertir en professeur de Yoga du Rire ? 

J’ai commencé le skate à Millau à 14 ans. La mère de mon meilleur pote Mathéo, alias Mathatac – big up à lui –, est très spirituelle et professeur de Yoga du Rire. Un jour, elle nous a proposé de passer le diplôme. Ça consiste en une forme de méditation basée sur le rire. Si je te fais une séance, je commencerai par te demander de rire de manière forcée, comme un « ahahah », puis, normalement, cela déclenche un rire plus naturel. C’est une activité qui provoque une libération intense de dopamine. Je n’ai pas le bac, mais j’ai un diplôme de Yoga du Rire [Rires]. 

Tu as des projets à venir ? 

On a une vidéo qui va bientôt sortir, avec des skateurs de Nîmes et de Montpellier. Il y aura également une section parisienne avec Abel et son crew. Le projet sera filmé par Basile Marion et c’est avant tout un projet de copains. Ensuite, j’ai aussi un projet avec Jérôme Beroizin. Il s’agira principalement d’une part d’Alexis Greusard, mais j’aurai quelques tricks dedans. En attendant « No fate no hate » et « Pavillon 41 » sont dispo sur Youtube. 

Nose bump
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